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Derrière chaque mot : la langue

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La langue est indispensable à plusieurs fonctions vitales, telles que respirer, avaler, goûter, et aussi parler, un de nos objets d’étude au labo ! Malgré son utilité quotidienne, on en sait étonnamment peu sur elle.

Comment fonctionne la langue ?

Contrairement aux autres muscles du corps humain, la langue n’a pas de support osseux. Il s’agit d’une structure musculaire hydrostatique comme la trompe d’un éléphant ou les tentacules d’une pieuvre. Celle-ci est composée essentiellement d’eau. L’eau ne peut être comprimée dans un milieu fermé, ce qui lui confère sa propriété d’incompressibilité et, par conséquent, sa capacité à se mouvoir et à se déformer. Ce mécanisme est analogue à un ballon rempli d’eau. Si l’on comprime une région du ballon, l’eau doit se déplacer vers une autre région. Ce même principe hydrostatique s’applique à la langue, ce qui lui permet de s’allonger, de s’épaissir et de se courber. C’est donc la musculature de la langue qui permet le mouvement et qui fournit également le soutien squelettique nécessaire à ce mouvement (Smith & Kier, 1989).

La langue est composée de huit paires de muscles :

  • quatre intrinsèques (muscles longitudinaux supérieurs et inférieurs, muscles verticaux, et muscles transverses) ;
  • quatre extrinsèques (hyoglosses, génioglosses, palatoglosses, styloglosses).

Les muscles intrinsèques de la langue, illustrés à la Figure 1, sont situés à l’intérieur de celle-ci et n’ont pas d’attache osseuse ; ils permettent à la langue de prendre une forme particulière. Les muscles longitudinaux supérieurs et inférieurs sont responsables de la montée et de la descente du bout de la langue. Des contractions unilatérales permettent de bouger la langue vers le côté contracté. Les muscles verticaux s’occupent de l’aplatissement de la langue, tandis que les muscles transverses affinent sa forme en tirant les bords de la langue vers son centre (Seikel et coll., 2004, pp. 264-267).

Figure 1. Coupe transversale de la partie moyenne de la langue permettant d’observer les muscles intrinsèques. m. verticalis représente les muscles verticaux ; m. transversus linguae représente les muscles transverses ; m. longitudinalis superior représente les muscles longitudinaux supérieurs ; m. longitudinalis inferior représente les muscles longitudinaux inférieurs ; Genioglossi représente les génioglosses (un muscle extrinsèque). "Sobotta 1906 fig.356—Transverse section of the middle portion of the tongue—English labels" par Johannes Sobotta est dans le domaine public.

Les quatre autres paires de muscles sont des muscles extrinsèques, ce qui signifie qu’elles font partie de la masse musculaire de la langue, mais qu’elles ont une origine externe sur un os ou un cartilage. Les muscles extrinsèques, illustrés à la Figure 2, sont principalement responsables des déplacements de la langue. Les muscles génioglosses, liés à la mandibule, permettent d’avancer et de descendre la langue. Les muscles hyoglosses, attachés à l’os hyoïde, permettent d’abaisser la langue. Les muscles styloglosses, qui prennent leur origine à l’apophyse styloïde de l’os temporal du crâne, permettent de tirer la langue vers l’arrière et de soulever ses côtés. Les muscles palatoglosses, qui se fixent au palais, permettent de soulever la racine de la langue et de descendre le palais mou (ce qui en font des muscles du palais mou également) (Seikel et coll., 2004, pp. 268-270).

Figure 2. Musculature superficielle de la langue illustrant les muscles extrinsèques. M. styloglossus représente les styloglosses. M. hyoglossus représente les hyoglosses. M. genioglossus représente les génioglosses. Les palatoglosses, qui relient la langue au palais mou, ne sont pas visibles sur cette image. "Sobotta 1906 fig.352—Superficial musculature of the tongue—English labels" par Johannes Sobotta est dans le domaine public.

Cette répartition des rôles (les muscles intrinsèques modifient la forme, les extrinsèques déplacent la langue) est toutefois une simplification. Par exemple, les muscles longitudinaux, pourtant intrinsèques, soulèvent et abaissent la pointe de la langue, donc créent un déplacement. Certaines études en électromyographie (EMG) régionale, une technique qui permet de mesurer l’activité électrique des muscles lorsqu’ils se contractent, montrent que différentes régions d’un même muscle extrinsèque peuvent contribuer tantôt au déplacement, tantôt à la forme de la langue. En pratique, les muscles de la langue travaillent donc de concert, comme une unité fonctionnelle, plutôt que selon une stricte division du travail (Cj et coll., 2025).

La langue est également parsemée de récepteurs gustatifs, plus communément appelés papilles gustatives. Ce sont ces minuscules structures qui nous permettent de goûter. Les récepteurs positionnés sur le bout de la langue permettent de détecter les saveurs sucrées et acides, ceux sur le côté sont sensibles seulement aux aliments acides, alors que le goût amer est capté par les récepteurs situés sur la partie postérieure de la langue (Seikel et coll., 2004, p.263)

Comprendre la mécanique fine de la langue n’est pas qu’une curiosité anatomique, cela contribue à la compréhension de ses différents rôles, notamment dans la production de la parole, la déglutition et la respiration.

Le rôle de la langue dans la production de la parole

« Avoir la langue bien pendue », « ne pas avoir la langue dans sa poche », « tenir sa langue » sont des expressions francophones associant la langue à l’action de parler. Ce n’est évidemment pas un simple hasard de vocabulaire si cet organe occupe une place si centrale dans le lexique de la parole : la langue a un rôle crucial dans sa production.

En phonétique articulatoire, on distingue généralement trois grandes régions de la langue (de l’arrière à l’avant) : la racine, le dos et l’apex de la langue, illustrées à la Figure 3. La racine de la langue est située dans l’oropharynx. L’apex de la langue (c’est-à-dire le bout de la langue), et le dos de la langue se trouvent dans la cavité orale (Seikel et coll., 2004, p.263)

Figure 3. Représentation des trois régions de la langue. Tip of tongue correspond à l’apex (bout de la langue) ; Corpus correspond au dos de la langue ; Radix correspond à la racine de la langue. "Sobotta 1906 fig.351 - The tongue - English labels" par Johannes Sobotta est dans le domaine public.

La langue est ce que l’on nomme un articulateur, c’est-à-dire une partie mobile du conduit vocal, illustré à la Figure 4, permet de modifier la forme de celui-ci lors du passage du flux d’air.

Figure 4. Représentation du conduit vocal illustrant les cavités utilisées lors de la production de la parole. Lors de l’expiration, l’air contenu dans les poumons remonte dans la trachée (trachea), puis dans le larynx (là où se trouvent les cordes vocales). C’est à cet endroit où il va y avoir la phonation, la création des sons. Ces sons vont ensuite résonner dans les cavités supraglottiques : la cavité pharyngale (pharynx), la cavité orale (oral cavity proper), la cavité nasale si le voile du palais (soft-palate) est descendu ainsi que la cavité labiale si les lèvres supérieure (upper lip) et inférieure (lower lip) sont projetées. "Sobotta 1906 fig.328—Viscera of the head and neck—English labels" par Johannes Sobotta est dans le domaine public.

Les mouvements de la langue en concomitance avec l’action des autres organes de la parole, comme les cordes vocales, le voile du palais ou les lèvres, façonnent le conduit vocal et permettent la création d’une variété de sons. La langue joue sur deux paramètres : elle peut modifier le degré de constriction (fermeture) du conduit vocal et le lieu où cette constriction se produit (Roy, 2024).

Par exemple, en français, lorsqu’on produit le son [k] de camion ou le [ɡ] de gorille, le dos de la langue se colle au voile du palais, créant une occlusion qui bloque complètement le passage de l’air. Le relâchement de cette occlusion crée un bref bruit d’explosion. On appelle ces sons des consonnes plosives.

Un autre exemple, lorsque l’on produit le son [s] de sapin ou [z] de zoo, la région entre l’apex de la langue et le dos de la langue s’approche des alvéoles, la région derrière les incisives supérieures, restreignant le passage du flux d’air sans le bloquer complètement. Cette entrave produit un bruit de friction au passage de l’air, un peu comme un sifflement. On appelle ces sons des consonnes fricative (Roy, 2024).

Figure 5. Croquis cinéradiographiques. Sur le premier croquis, il est possible de voir la configuration des articulateurs au moment de l’occlusion pour créer les sons [k] ou [ɡ]. Le dos de la langue vient s’accoler au voile du palais obstruant complètement le passage de l’air dans la cavité orale. Sur le deuxième croquis, il est possible de voir la configuration des articulateurs lors de la prononciation du [s] ou du [z]. La région entre l’apex et le dos de la langue se rapproche des alvéoles de manière à perturber le passage de l’air. À noter que les cordes vocales ne sont pas visibles sur les croquis. https://www.phonetique.ulaval.ca/exercices/identification-de-croquis-les-consonnes/

Autres fonctions essentielles de la langue

La langue a également un rôle à jouer dans la respiration. Les génioglosses, ces muscles qui relient la langue à la mâchoire inférieure, aident à maintenir les voies respiratoires dégagées pour que l’air circule librement lors de la respiration (Jugé et coll., 2025). Les muscles génioglosses appartiennent au groupe des muscles dilatateurs des voies aériennes supérieures. Quand on inspire, le diaphragme génère une pression négative (une aspiration) afin de faire entrer l’air dans les poumons ; en se contractant, les génioglosses élargissent le conduit où passe l’air et l’empêchent de se refermer. Pendant le sommeil, l’activité de ces muscles diminue, ce qui explique en partie pourquoi les voies respiratoires peuvent se bloquer chez les personnes souffrant d’apnée du sommeil (Raux et coll., 2007).

La langue est aussi indispensable pour manger. Très mobile et riche en récepteurs sensoriels elle participe d’abord à la mastication : par des mouvements de rotation, elle place les aliments entre les dents et les mélange avec la salive (Ross et coll., 2024). Elle rassemble ensuite ces aliments broyés en une boule, le bol alimentaire, puis pousse celui-ci vers l’arrière de la bouche, jusqu’à la gorge (le pharynx). Au contact du bol alimentaire, des récepteurs situés au fond de la gorge déclenchent alors le réflexe de déglutition (Dodds, 1989). À ce moment, la base de la langue recule et aide à propulser les aliments vers l’œsophage, tout en contribuant à rabattre l’épiglotte, une sorte de clapet qui recouvre l’entrée du larynx pour éviter que les aliments ne passent dans les voies respiratoires (Ross et coll., 2024).

Mythe ou Réalité ?

Avez-vous déjà entendu dire que la langue continue de grandir tout au long de notre vie ?

Peu de recherches se sont penchées sur ce sujet, et il n’y a pas de consensus clair dans la littérature à ce propos. Une étude de Rother et ses collègues, publiée en 1999, indique que, tout comme le nez et les oreilles, la langue continue de croître à un âge plus avancé. Les fibres musculaires s’accroissent rapidement pendant l’enfance, atteignant un certain plateau, puis reprenant leur croissance vers l’âge de 70 ans (Rother et coll., 2002). Une autre étude, menée par Yamaguchi et ses collègues, confirme que le volume de la langue augmenterait avec l’âge, et émet l’hypothèse selon laquelle la prévalence accrue de tissu adipeux pourrait contribuer à cette augmentation (Yamaguchi et coll., 2021). Cependant, une étude distincte réalisée par une autre équipe ne met pas en évidence de corrélation entre le vieillissement et un accroissement du volume de la langue, bien qu’elle confirme effectivement l’augmentation du tissu adipeux (Nakao et coll., 2021).

Verdict : la question reste ouverte.

Conclusion

De l’ouverture des voies respiratoires à l’articulation des sons, la langue possède de nombreuses fonctions très importantes, mais souvent inconnues. Cet organe singulier nous rappelle que même ce qui nous semble le plus banal peut receler bien des secrets. La prochaine fois que vous parlerez ou mangerez, vous penserez peut-être à tout ce que votre langue peut accomplir.

Mini lexique

Alvéoles : zone bosselée du palais située juste derrière les dents du haut.

Articulateur : partie mobile de la bouche ou de la gorge (langue, lèvres, voile du palais, mâchoire) qui modifie le passage de l’air pour produire les sons de la parole.

Conduit vocal : ensemble des cavitéscavités pharyngale, orale, nasale et labiale) que l’air traverse entre les cordes vocales et la sortie de la bouche et du nez.

Électromyographie (EMG) : technique qui mesure l’activité électrique produite par un muscle lorsqu’il se contracte.

Fricative : son produit quand l’air passe dans un espace rétréci, ce qui crée un bruit de frottement (p. ex. : s, z, f, ch).

Os hyoïde : petit os en forme de U situé dans le cou, sous la mâchoire, qui sert de point d’attache à plusieurs muscles.

Plosive (ou occlusive) : son produit quand l’air est complètement bloqué puis relâché d’un coup (p. ex. : p, t, k, g).

Voile du palais : partie molle à l’arrière du palais, qui peut descendre ou monter pour ouvrir la cavité nasale et ainsi produire les sons nasaux (ouverture) ou oraux (fermeture).

Bibliogrphie

Cj, M., Eb, K., Me, K., He, S., Ae, S., & Rz, G. (2025). Regional Heterogeneity in the Electromyography Activity of Extrinsic Tongue Muscles Is Critical to Tongue Function. Integrative And Comparative Biology, 65(6), 1437‑1447. https://doi.org/10.1093/icb/icaf029

Dodds, W. J. (1989). The physiology of swallowing. Dysphagia, 3(4), 171‑178. https://doi.org/10.1007/BF02407219

Jugé, L., Burke, P. G. R., Yeung, J., Knapman, F., Brown, E. C., Chiang, A., Eckert, D. J., Butler, J. E., & Bilston, L. E. (2025). Compartmental inspiratory genioglossus electromyographic activity in supine, awake individuals with and without obstructive sleep apnoea. The Journal of Physiology, 603(9), 2877‑2893. https://doi.org/10.1113/JP287943

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Raux, M., Fiamma, M., Similowski, T., & Straus, C. (2007). Contrôle de la ventilation : Physiologie et exploration en réanimation. Réanimation, 16(6), 511‑520. https://doi.org/10.1016/j.reaurg.2007.09.008

Ross, C. F., Laurence-Chasen, J. D., Li, P., Orsbon, C., & Hatsopoulos, N. G. (2024). Biomechanical and Cortical Control of Tongue Movements During Chewing and Swallowing. Dysphagia, 39(1), 1‑32. https://doi.org/10.1007/s00455-023-10596-9

Rother, P., Wohlgemuth, B., Wolff, W., & Rebentrost, I. (2002). Morphometrically observable aging changes in the human tongue. Annals of Anatomy – Anatomischer Anzeiger, 184(2), 159‑164. https://doi.org/10.1016/S0940-9602 (02)80011-5

Roy, J.-P. (2024). Le classement articulatoire des sons. In La Phonétique : Une introduction (Les Presses de l’Université Laval, p. 37‑45).

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