Y a-t-il des bénéfices associés à la pratique du chant à un niveau amateur ? Par exemple, les personnes qui chantent dans une chorale articulent-elles plus clairement, plus rapidement, ou ont-elles une meilleure attention auditive ? Ces effets bénéfiques permettent-ils d’atténuer les effets du vieillissement sur la communication et la cognition ?

Voilà des exemples de questions auxquelles nous avons tenté de répondre dans le cadre de notre grand projet sur le chant amateur (192-2017). Pour ce projet, nous avons collecté des données auprès de 151 personnes, incluant 76 personnes qui pratiquaient le chant à un niveau amateur et de 75 personnes qui ne chantaient pas. Ces personnes étaient âgées de 20 à 98 ans. Les données collectées incluaient la performance à plusieurs tests ainsi que des données d’imagerie par résonance magnétique (IRM).

Dans de précédents articles de blogue, nous avons présenté les résultats d’analyses préliminaires portant sur l’articulation et la voix des chanteurs et non-chanteurs, de même que les résultats vulgarisés d’un article dans lequel nous avons comparé l’habileté à percevoir la parole dans le bruit chez les chanteurs et non-chanteurs.

Aujourd’hui, nous vous présentons de nouveaux résultats de recherche découlant de ce projet, qui ont récemment été publiés dans trois articles scientifiques (Tremblay & Perron, 2022; Marczyk et coll., 2022a, 2022b). Cette série d’articles illustre bien que différentes études peuvent découler d’un même projet de recherche, un peu à la manière d’une poupée russe, qui renferme une plus petite figurine, laquelle renferme elle aussi une plus petite figurine…

Avant d’aborder les nouveaux résultats, un petit rappel à propos de ce projet.

Financé en 2017, approuvé par le comité d’éthique la même année, le recrutement et la collecte de données pour ce projet se sont déroulés de 2017 à 2018 et ont impliqué plusieurs membres de l’équipe. Notre échantillon de 151 personnes étaient divisé en 76 personnes qui pratiquaient le chant à un niveau amateur et de 75 personnes qui ne chantaient pas. Les chanteurs et chanteuses faisaient partie d’une chorale depuis au moins 2 ans et pratiquaient à raison d’une heure par semaine minimum. Les deux groupes étaient comparables en termes d’âge, de niveau de scolarité, du nombre de langues parlées, de leur langue maternelle, de leur fonctionnement cognitif général, de leur niveau de santé, de leur humeur (absence de symptômes dépressifs), et de leurs capacités auditives. Le projet incluait 3 visites : deux au laboratoire et une à la clinique IRM-Québec.

Au laboratoire, la plus grande partie des visites se déroulait dans la salle insonorisée de notre laboratoire. Les personnes participant à l’étude étaient notamment invitées à lire à voix haute un texte et à effectuer des tests évaluant les fonctions cognitives. Par exemple, elles effectuaient un test d’attention auditive sélective, dans lequel elles devaient déterminer si deux sons entendus étaient identiques ou différents en termes de hauteur (plus ou moins aigu) et de localisation (présentés dans la même oreille ou non). Il leur était demandé de porter leur attention sur un seul élément à la fois (p. ex. indiquer en appuyant sur un bouton si les sons avaient été présentés dans la même oreille ou non, en faisant abstraction de la hauteur des sons). Les personnes prenant part au projet de recherche effectuaient également un test de mémoire à court terme. Durant ce test, elles entendaient des séries de nombres, qu’elles devaient mémoriser et rappeler. Ce sont les résultats à ces tests que nous venons de publier (Tremblay & Perron, 2022; Marczyk et coll., 2022a). En plus de ces tests, le projet incluait aussi une évaluation des capacités auditives, une évaluation de la perception de la parole dans le bruit, et des tests de voix.

Effets de l’âge

Tel qu’attendu, les résultats ont indiqué que la performance diminuait avec l’âge dans les tests d’attention auditive sélective et de mémoire à court terme. En ce qui concerne la production de la parole lors de la lecture, les résultats ont indiqué que la vitesse d’articulation diminuait avec l’âge, mais que la qualité de production des voyelles demeurait similaire avec l’âge.

Effets de la pratique du chant au niveau amateur

Les résultats ont indiqué que les personnes qui chantaient étaient plus rapides que les personnes qui ne chantaient pas pour discriminer la hauteur des sons, tel qu’indiqué par une mesure de sensibilité (appelée d’). Cet avantage était observé chez les chanteurs et chanteuses de tous âges (voir figure 1).

Figure 1. A) Sensibilité (d’) pour discriminer la hauteur des sons chez les personnes qui ne chantent pas en comparaison aux personnes pratiquant le chant choral. B) Illustration de l’avantage à discriminer la hauteur des sons chez les adultes qui chantent, peu importe leur âge.

Les personnes pratiquant le chant étaient aussi plus habiles pour traiter l’information auditive conflictuelle de façon générale. Par contre, elles étaient plus distraites que les personnes ne pratiquant pas le chant lorsqu’elles devaient déterminer si deux sons avaient la même hauteur, tout en ignorant la localisation des sons. Qu’est-ce que ceci signifie ? Comme les chanteurs et chanteuses doivent porter attention à l’environnement acoustique lors de leurs pratiques de chant choral afin de contrôler et adapter leur propre performance, il est possible qu’elles détectent davantage les événements acoustiques et que ceux-ci aient une plus grande influence sur leur contrôle attentionnel. À la tâche de mémoire à court terme, il n’y avait pas de différence de performance entre les personnes pratiquant ou non le chant choral.

En ce qui a trait à l’articulation lors de la tâche de lecture, les femmes pratiquant le chant différaient de celles ne chantant pas: l’amplitude des mouvements de haut en bas de la langue était plus grande chez les chanteuses de tous âges. Par contre, les voyelles n’étaient pas produites de façon plus distinctes par les personnes qui pratiquaient le chant (hommes ou femmes) en comparaison aux personnes ne chantant pas. Les autres mesures analysées ne différaient pas en fonction de la pratique du chant.

En résumé, quelques bénéfices de la pratique du chant choral ont été identifiés, mais ces bénéfices sont limités. Ils semblent par ailleurs prédominants pour des habiletés très liées à la pratique du chant (p. ex. l’habileté à discriminer la hauteur des sons) en comparaison à des habiletés moins sollicitées lors de la pratique de cette activité (p. ex. mémoriser des séries de nombres). Dans le futur, il serait intéressant de mesurer les aptitudes musicales des personnes participantes, afin d’investiguer si davantage de bénéfices liés à la cognition et à la parole sont observés chez ceux présentant de meilleures aptitudes musicales.

Étude combinant les données de trois projets de recherche

Les données de lecture ont aussi été utilisées dans le cadre d’une autre étude, dont les résultats ont été publiés ce mois-ci (Marczyk et coll., 2022b). Cette étude incluait également des données de participants atteints d’un cancer de la tête et du cou, ainsi que de participants atteints de la maladie de Parkinson ayant un trouble de la parole, qui ont été recrutés dans les laboratoires des autres auteurs de l’article, en France.  Cette étude visait à tester une nouvelle manière d’effectuer des analyses de la parole qu’on appelle l’analyse spectrotemporelle (analyse des variations du signal acoustique en fonction du temps et de la fréquence; voir figure 2). Ces nouvelles mesures ont l’avantage de pouvoir être extraites de façon automatique, sans avoir à effectuer le travail de segmentation et d’annotation du signal acoustique nécessaire à d’autres mesures conventionnelles. Au contraire, les analyses classiques de la parole sont très chronophages.

Figure 2. Exemple d’analyse spectrotemporelle pour un participant du groupe contrôle (sans trouble de parole).

Notre étude a montré que l’analyse spectrotemporelle peut fournir des informations similaires aux mesures conventionnelles de clarté des voyelles. D’ailleurs, l’atteinte de la parole était plus sévère chez les participants atteints d’un cancer de la tête et du cou que chez les participants avec maladie de Parkinson, tel qu’indiqué par des mesures conventionnelles, mais aussi par l’analyse spectrotemporelle. De plus, comme l’analyse spectrotemporelle capte des caractéristiques de la production des voyelles qui sont associées à certains troubles de la parole, elle pourrait être utile aux fins d’évaluation de la parole en recherche comme en pratique clinique.

La suite…

Est-ce que toutes les données de notre grand projet sur le chant sont maintenant publiées? Non ! Nous sommes présentement en pleine analyse des tâches de fluence, lesquelles permettent d’évaluer la capacité des personnes à accéder aux mots dans leur tête. Les analyses de ce projet devraient être terminées d’ici quelques mois. De plus, certaines données d’imagerie par résonance magnétique ont été analysées, mais d’autres ne l’ont pas encore été. C’est donc dire que d’autres petites poupées russes s’imbriquant dans la grande poupée « mère » que forme ce projet seront ajoutées !

Références des articles scientifiques :

Tremblay, P., & Perron, M. (2023). Auditory cognitive aging in amateur singers and non-singers. Cognition.

Marczyk, A, O’Brien, B., Tremblay, P., Woisard, V, Ghio, A. (Accepté) Correlates of vowel quality in the spectrotemporal modulation domain: Application in speech disorder evaluation. JASA.

Marczyk, A., Roy, J-P., Vaillancourt, J. *Tremblay, P. (2022). Learning transfer from singing to speech: Insights from vowel analyses in aging amateur singers and non-singers. Speech Communications, 141, 28-39.

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