vendredi, 03 juillet 2020 18:37

Méta-analyse sur le langage

Si vous lisez la phrase « je fais du vélo », aurez-vous l’impression de vous trouver sur une bicyclette ? Pas vraiment, mais inconsciemment, certaines régions de votre cerveau liées aux mouvements se sont bel et bien activées ! 

Cette idée - que le système moteur, c.-à-d. le système qui contrôle les mouvements corporels, participe au traitement du langage d’action — a été démontrée dans de très nombreuses études. Le langage d’action correspond à l’expression orale ou écrite d’une action. Les études sur ce sujet impliquent généralement de demander à des adultes d’effectuer des tâches de langage dans un appareil IRM, p. ex. lire dans leur tête un mot (p. ex. écrire) ou une phrase d’action (p. ex. L’enfant lance le ballon) présentée sur un écran. Les résultats de ces études démontrent en général l’activation de régions liées au traitement du langage, mais aussi régions motrices.

Cependant, malgré des décennies de recherche, la nature du rôle du système moteur dans le traitement du langage d’action demeure controversée. Puisque le système moteur s’active pour comprendre le langage d’action, on peut se demander s’il s’active de la même manière si on exécute soi-même une action (p. ex. courir), si on observe une autre personne effectuer cette même action, ou si on imagine une personne en train d’effectuer cette action ? Est-ce que cette activation est « obligatoire » pour comprendre un mot ? Et qu’arrive-t-il si j’entends un mot d’action qui représente une action que je n’ai jamais effectuée ? Quelques études ont démontré que des personnes amputées des bras à la naissance comprennent parfaitement bien les mots décrivant des actions manuelles (p. ex. saluer, écrire, gratter) même si elles ne peuvent activer les régions motrices contrôlant les mains. La controverse fait rage !

Melody Courson, anciennement étudiante au doctorat dans notre équipe, et maintenant stagiaire postdoctorale à l’Université de Montréal, était très intéressée par cette question. Tout son doctorat a d’ailleurs porté sur cette épineuse, mais combien intéressante question. Vous pouvez d’ailleurs télécharger celui-ci ici ! En collaboration avec Pascale, directrice du laboratoire, elle a conduit une revue de la littérature ainsi que 2 méta-analyses mieux comprendre les mécanismes neurologiques impliqués dans le traitement du langage d’action. Après avoir épluché 702 articles pour identifier les études répondant à leur question, l’équipe a finalement évalué en profondeur les 89 études sélectionnées !

Les analyses effectuées sur ces 89 articles par Melody montrent une gradation : le réseau fonctionnel du langage d’action serait plus similaire à l’observation d’un mouvement qu’à ceux de l’imagerie ou de l’exécution d’un mouvement. En fait, en termes de motricité, s’imaginer une action est plus similaire à effectuer cette action que l’observer ou la lire.

Méta analyse Langage NEUBIOREV2020 Figure3

Figure 3 tirée de Courson M, Tremblay P. Neural correlates of manual action language: comparative review, meta-analysis and ROI analysis. Neurosci Biobehav Rev. 2020;S0149-7634(20)30452-8. Les régions colorées indiquent que ces régions sont activées durant les tâches visées selon l'échelle en bas, à gauche (plus l'activation est importante, plus la couleur est pâle). a. Activation lors d'une tâche de langage d'action b. Activation lorsqu'on observe une autre personne faire une action c. Activation lorsqu'on image quelqu'un faire une action d. Activation lorsqu'on fait soi-même une action. 

De manière générale, les similitudes entre le langage d’action et la motricité seraient davantage cognitives que musculaires. Notre cerveau utiliserait les régions du cerveau liées aux actions pour s’imaginer bouger afin de comprendre le langage. Comprendre le rôle du système moteur au cours du traitement du langage ouvre la voie à de nouvelles pistes de thérapie en réadaptation du langage.

L’analyse de tous ces articles a aussi permis de formuler des recommandations pour les études à venir en relevant les forces et les faiblesses de ces études et en identifiant des questions non explorées, ce qui permettra d’améliorer la qualité de prochaines études!

L’article scientifique a tout récemment été accepté dans la revue Neuroscience & Biobehavioral Reviews. Félicitations !

Pour en savoir plus :

  1. L’excellente thèse de Melody : https://corpus.ulaval.ca/jspui/handle/20.500.11794/28253
  2. Courson, M.,Macoir, J., *Tremblay, P. (2017) A facilitating role for the primary motor cortex in action sentence processingBehavioral Brain Research, 336:244-249
  3. Courson, M., Macoir, J., *Tremblay, P.(2017) Role of medial premotor areas in action language processing in relation to motor skillsCortex, 95:77-91.
  4. *Tremblay, P., Sato, M., & Small, S. L. (2012). TMS-induced modulation of action sentence priming in the ventral premotor cortex.Neuropsychologia, 50(2), 319-326. 
  5. *Tremblay, P., & Small, S. L. (2010). From Language Comprehension to Action Understanding and Back Again.Cereb Cortex 21(5), 1166-1177. 
  6. McFarland, D. H., & Tremblay, P. (2006). Clinical implications of cross-system interactions.Seminars in Speech and Language, 27(4), 300-309. 
Dernière modification le vendredi, 18 septembre 2020 17:39
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À propos

Le laboratoire des neurosciences de la parole et de l’audition, dirigé par Pascale Tremblay, Ph.D., se spécialise dans la recherche en neurosciences cognitives du langage. Nos travaux, fondamentalement multidisciplinaires, portent principalement sur les bases neurobiologiques de la perception et la production du langage et de la voix, et sur les facteurs qui affectent notre habileté à communiquer en contexte social (âge, cognition, audition, etc.).