jeudi, 16 janvier 2020 18:23

Coup de vieux

Le langage a pris un coup de vieux. Alors que nous pensions que la capacité à parler était unique à l’espèce Homo sapiens - la nôtre - voilà que les travaux de chercheurs français menés par Louis-Jean Boë de l’Université de Grenoble, publiés récemment dans la revue scientifique ScienceAdvances déboulonnent cette théorie et proposent que la parole serait apparue il y a plus de 27 millions d’années, bien avant l’apparition d’Homo sapiens!

babouins Gerhard Gellinger Pixabay

Depuis le début des années 1970, la théorie dominante était celle qui avait été proposée par le chercheur américain Philip Lieberman de l'Université Brown qui propose que la parole est possible chez notre espèce en raison de l’évolution particulière du conduit vocal, différente de celle des singes. Notre anatomie nous permet en effet de produire les trois voyelles les plus différentes [i], [a] et [u] - une compétence que les linguistes estiment obligatoire pour produire la parole grâce à une coordination précise des plis vocaux (dans le larynx), de la langue, de la mâchoire, des lèvres, et des poumons. Ce n’est pas un hasard si ces trois voyelles sont présentes dans presque toutes les langues humaines : elles sont les plus différenciées, c’est-à-dire celles qui présentent les sons les plus éloignés sur le plan acoustique, et donc plus faciles à distinguer par l’oreille humaine.

Boë et ses collègues ont démontré que :

1) L’Homme de Néandertal, une espèce éteinte depuis environ 30 000 ans, avait les mêmes structures du cou et de la tête que nous (vertèbres cervicales, base du crâne et os hyoïde [mâchoire]). Nous pouvons donc supposer qu’il avait, comme nous, la capacité à produire le langage et à échanger avec Homo Sapiens avec qui il partageait ses territoires de chasse.

2) Malgré le fait que les jeunes bébés ont un conduit vocal qui ressemble énormément à celui des singes - ils n’ont pas de cou! - les bébés seraient capable de produire des syllabes s’ils arrivaient à contrôler les mouvements des plis vocaux, de la langue, de la mâchoire et des lèvres. Cette démonstration a été faite par Lucie Ménard, maintenant professeure à l’Université du Québec à Montréal, qui conclut que ce manque de contrôle serait dû aux connexions nerveuses trop peu développées chez le jeune bébé, et non à leur anatomie.

3) Contrairement à ce qui était proposé dans la théorie de Lieberman, les singes sont capables de produire des voyelles différenciées. Avec la collaboration de primatologues, Boë a étudié des enregistrements de vocalisations de babouins pour découvrir que leur étendue vocale est de 5 octaves alors que chez l’homme, elle est d’une seule octave. Les cris des babouins sont donc très différents des nôtres, ce qui ne permettait pas de les comparer directement. En analysant les données en tenant compte de cette différence, Boë a démontré que ces animaux pouvaient produire des voyelles distinctes, utilisées pour communiquer des messages précis à leurs congénères, comme la présence d’un prédateur.

Comment ensuite calculer l’âge de la parole? Grâce à l’étude de crânes fossilisés de babouins, nous savons qu’ils n’ont guère évolués anatomiquement depuis très longtemps. Puisque nos deux espèces, Homo sapiens et Papio spp, possèdent cette capacité extraordinaire de parler, il est possible de remonter dans l’arbre phylogénétique du vivant pour trouver le moment auquel le genre Homo s’est différencié des babouins. Cet embranchement daterait de 27 millions d’années !

Pour en savoir plus

https://www.sciencemag.org/news/2016/12/why-monkeys-can-t-talk-and-what-they-would-sound-if-they-could

https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0169321 

https://www.ledevoir.com/societe/science/569557/parole-de-singe 

Dernière modification le jeudi, 16 janvier 2020 18:24

À propos

Le laboratoire des neurosciences de la parole et de l’audition, dirigé par Pascale Tremblay, Ph.D., se spécialise dans la recherche en neurosciences cognitives du langage. Nos travaux, fondamentalement multidisciplinaires, portent principalement sur les bases neurobiologiques de la perception et la production du langage et de la voix, et sur les facteurs qui affectent notre habileté à communiquer en contexte social (âge, cognition, audition, etc.).