samedi, 20 novembre 2021 12:53

Mythe ou réalité : « Nous n’utilisons que 10 % de notre cerveau »

Écrit par Marilyne Joyal et Pascale Tremblay

Selon un sondage en ligne mené en 2013 aux États-Unis, 65 % des 2013 répondants et répondantes pensaient que nous n’utilisions que 10 % de notre cerveau sur une base quotidienne (The Michael J. Fox Foundation for Parkinson's Research, 2013). Pourtant, il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un mythe !

Ce mythe aurait pris racine au début du 20e siècle et aurait été propagé par plusieurs auteurs influents encourageant le dépassement de soi et l’exploitation des capacités individuelles latentes (Vreeman et Carroll, 2007). Parmi les personnes ayant contribué à l’apparition de ce mythe, on note le psychologue et philosophe américain William James, qui écrivait en 1908 que « Nous n’utilisons qu’une petite partie de nos ressources mentales et physiques (traduction libre)». Des propos similaires ont été tenus par l’auteur américain Orison Swett Marden en 1917. Il écrivait notamment dans son livre How to get what you want, que « La grande majorité des personnes meurent sans avoir développé leur potentiel avec (…) leur cerveau (traduction libre) ». Quelques années plus tard, en 1936, les paroles de William James ont été rapportées dans l’introduction du livre à grand succès de l’écrivain et conférencier Dave Carnegie : How to Win Friends and Influence People. On pouvait y lire que « L’individu moyen ne développe que 10 % de ses capacités mentales latentes (traduction libre) ». Toutefois, ces affirmations n’étaient pas appuyées par des études sur le cerveau, ce qui remet en cause les prémisses à l’origine du mythe.

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L’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) permet de mesurer et de localiser l’activité cérébrale lors de la réalisation de tâches de langage ou de mémoire, par exemple. Le développement de cette technique a permis d’identifier des rôles essentiels joués par de multiples réseaux cérébraux, soit de régions cérébrales interconnectées qui travaillent de concert (p. ex. Barinaga, 1997; Fan et coll. 2016, Smitha et coll. 2017). Ces réseaux impliquent des régions corticales et sous-corticales (soit des régions du cortex, à la surface du cerveau, mais également des régions plus profondes), situées dans les différents lobes du cerveau, dans les deux hémisphères. Les scientifiques n’ont pas identifié de région cérébrale dans laquelle il n’y aurait aucune activité ou qui ne ferait partie d’aucun réseau, ce qui va à l’encontre de l’idée que nous n’utiliserions que 10 % de notre cerveau. Au contraire, une même région cérébrale est souvent impliquée dans plusieurs réseaux et fonctions !

Il est vrai toutefois que le recrutement des différentes régions du cerveau est modulé en fonction des tâches que nous effectuons. À titre d’exemple, une méta-analyse d’études d’IRMf de notre laboratoire (Courson & Tremblay, 2020) a permis d’identifier les différents réseaux cérébraux impliqués dans le langage d’action, l’observation de mouvements, l’imagerie motrice (c.-à-d., imaginer des mouvements) et l’exécution de mouvements. Toutefois, comme notre cerveau contrôle chaque jour une foule de fonctions essentielles souvent simultanément (bouger, parler, lire, réfléchir, se souvenir, décider, etc.), nous utilisons notre cerveau en entier au quotidien ! Il est possible de faire une analogie avec nos muscles : bien que tous les muscles de notre corps ne soient pas contractés au maximum en tout temps, tous nos muscles sont essentiels et leur utilisation varie en fonction de nos activités. Bref, comme l’ensemble de notre cerveau est utilisé pour permettre à notre corps de réaliser les différentes activités de la vie quotidienne, le mythe du « 10 % » est non fondé.

Il importe aussi de mentionner que même lorsque nous sommes endormis ou au repos (étendus sans rien faire en particulier), notre cerveau, lui, est actif (Duyn, 2011; Picchioni et coll., 2013; Smitha et coll., 2017). En effet, le cerveau génère une activité intrinsèque spontanée de façon continue, qui est organisée sous forme de réseaux (Raichle, 2010; 2015a). Par exemple, un réseau davantage activé lorsque nous sommes au repos est le « réseau du mode par défaut », regroupant des régions des cortex pariétal, préfrontal et temporal (Raichle, 2015b).

Toute cette activité cérébrale est énergivore : bien que notre cerveau ne représente qu’environ 2 % du poids total de notre corps, il contribue à lui seul à 20 % de nos dépenses en oxygène (Clarke et Sokoloff, 1999) ! Fait intéressant illustrant que l’activité cérébrale est constante : les dépenses énergétiques du cerveau varient peu entre le moment où nous effectuons une tâche exigeant notre attention et celui où nous sommes au repos, cette différence étant généralement inférieure à 5 % (Raichle, 2010).

Autrement dit, aucune étude n’a démontré que nous n’utiliserions que 10 % de notre cerveau. Il ne s’agit pas d’une donnée scientifique. Au contraire, les études en neurosciences indiquent que l’ensemble des régions du cerveau sont importantes, et que le cerveau est très actif, en tout temps. Une interprétation possible des propos à l’origine du mythe est que le cerveau peut apprendre et se transformer, donc qu’il est plastique. Cette capacité du cerveau à s’adapter et se réorganiser tout au long de notre vie en fonction de nos expériences et de nos apprentissages est un phénomène appelé la plasticité cérébrale induite par l’expérience. Peu importe votre âge, vous pouvez donc développer des aptitudes, comme apprendre une nouvelle langue. Mais si vous n’en faites rien, rassurez-vous, vous utilisez tout de même tout votre cerveau !

 

Autres lectures suggérées :

 

Références :

Barinaga, M. (1997). New imaging methods provide a better view into the brain. Science, 276, 1974-6.

Carnegie, D. (1936). How to win friends and influence people. New York: Simon & Schuster.

Clarke, D.D. & Sokoloff, L. (1999). Circulation and energy metabolism of the brain, Dans Basic Neurochemistry. Molecular, Cellular and Medical Aspects (6ème Éd.) (Agranoff, B.W. & Siegel, G.J., Éd.), p. 637–670, Lippincott-Raven.

Courson, M., & Tremblay, P. (2020). Neural correlates of manual action language: Comparative review, ALE meta-analysis and ROI meta-analysis. Neuroscience and Biobehavioral Reviews, 116, 221–238.

Duyn, J. (2011). Spontaneous fMRI activity during resting wakefulness and sleep. Progress in Brain Research, 193, 295–305.

Fan, L., Li, H., Zhuo, J., Zhang, Y., Wang, J., Chen, L., Yang, Z., Chu, C., Xie, S., Laird, A. R., Fox, P. T., Eickhoff, S. B., Yu, C., & Jiang, T. (2016). The human brainnetome atlas: A new brain atlas based on connectional architecture. Cerebral Cortex, 26(8), 3508–3526.

James, W. (1908). The energies of men. New York, Moffat, Yard.

Marden, O.S. (1917). How to get what you want. New York: Thomas Y Cromwell.

Picchioni, D., Duyn, J.H., & Horovitz, S.G. (2013). Sleep and the functional connectome. Neuroimage, 80, 387-396.

Raichle, M.E. (2010). Two views of brain function. Trends in Cognitive Sciences, 14(4), 180-190.

Raichle, M.E. (2015a). The restless brain: how intrinsic activity organizes brain function. Philosophical Transactions of the Royal Society B, 370, 20140172.

Raichle, M.E. (2015b). The brain's default mode network. Annual Review of Neuroscience, 38, 433–447.

Smitha, K., Akhil, Raja, K., Arun, K., Rajesh, P., Thomas, B., Kapilamoorthy, T.R., & Kesavadas, C. (2017). Resting state fMRI: a review on methods in resting state connectivity analysis and resting state networks. The Neuroradiology Journal, 30, 305–17.

The Michael J. Fox Foundation for Parkinson's Research. (2013). New survey finds Americans care about brain health, but misperceptions abound. Récupéré du site Web le 18 novembre 2021 : https://www.michaeljfox.org/publication/new-survey-finds-americans-care-about-brain-health-misperceptions-abound.

Vreeman, R.C., & Carroll, A.E. (2007). Medical myths. BMJ, 335, 1228-1289.

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À propos

Le laboratoire des neurosciences de la parole et de l’audition, dirigé par Pascale Tremblay, Ph.D., se spécialise dans la recherche en neurosciences cognitives du langage. Nos travaux, fondamentalement multidisciplinaires, portent principalement sur les bases neurobiologiques de la perception et la production du langage et de la voix, et sur les facteurs qui affectent notre habileté à communiquer en contexte social (âge, cognition, audition, etc.).