vendredi, 29 octobre 2021 13:01

Le cri comme vecteur de la peur

Écrit par Marilyne Joyal et Pascale Tremblay

Les zombies, les loups-garous, les vampires, les momies et les fantômes sont autant de créatures horrifiantes susceptibles de nous faire crier d’effroi… À l’occasion de la fête d’Halloween, nous vous expliquons en quoi les cris humains se distinguent de la parole et comment les cris de peur sont perçus par l’humain.

Le cri est un signal de communication vocale permettant d’exprimer les émotions, dont la peur. Dans un contexte de menace, le cri pourrait avoir comme fonction d’effrayer un prédateur, de prévenir les autres d’un danger potentiel, d’appeler à l’aide ou même d’attirer d’autres prédateurs et ainsi faciliter la fuite (Högstedt, 1983 ; Møller & Nielson, 2010 ; Arnal, 2016;). Le cri est une vocalisation soutenue et forte, se distinguant de la parole à plusieurs niveaux. Par exemple, sur le plan physiologique, lorsque nous crions, l’air passe entre les cordes vocales avec davantage de force que lorsque nous parlons (Hansen et coll., 2017). De plus, la mâchoire inférieure est abaissée et la langue est poussée vers la cavité laryngée (vers le fond de la gorge), de manière à causer une restriction au passage de l’air. Ce positionnement rend le son produit plus aigu en comparaison à la parole ou à d’autres vocalisations non verbales comme les rugissements (Hansen et coll., 2017; Raine et coll., 2019). 

Toutefois, tous les cris ne sont pas identiques et ne transmettent pas les mêmes émotions. En effet, une équipe de recherche a observé une association entre la fréquence fondamentale, une mesure de la vitesse d’oscillation des cordes vocales associée à la hauteur de la voix (aiguë/grave), et la perception de la peur dans des cris entendus. Les cris dont la fréquence fondamentale était plus élevée — lesquels sont typiquement perçus comme étant plus aigus — étaient davantage perçus comme reflétant de la peur (Engelberg et coll., 2021). 

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Une autre caractéristique acoustique distinguerait le cri de la parole, soit la raucité (aussi appelée rugosité). Arnal et son équipe (2015) ont observé, à l’aide d’une analyse acoustique, la présence naturelle de raucité dans le cri. De plus, une autre équipe a relevé que le « shimmer », une mesure de perturbation du son corrélée à la présence de bruit et de souffle dans la voix (Teixeira et coll., 2013), était plus élevée dans les cris de détresse que lors de la parole ou de rugissements agressifs (Raine et coll., 2019). Pour étudier le lien entre la raucité et le sentiment de peur, Arnal et ses collègues (2015) ont demandé à des participants et participantes d’évaluer le degré de peur induit par des cris et des vocalisations plus ou moins rauques. Ils ont observé que les cris plus rauques étaient perçus comme plus effrayants que les cris moins rauques. En outre, plus les cris étaient rauques, plus les participants et participantes fournissaient leur réponse rapidement. Ces résultats suggèrent que la raucité pourrait non seulement augmenter le niveau de peur perçu, mais aussi permettre de réagir plus rapidement face à un danger pressenti (Arnal et coll., 2015). Enfin, une autre expérimentation d’Arnal et de ses collègues (2015) a suggéré que les sons rauques pourraient induire de l’activité dans les réseaux cérébraux impliqués dans la détection du danger et la peur. Durant cette expérimentation, les participants et participantes écoutaient des sons variant en raucité (p. ex. des voix normales et des cris) alors qu’ils étaient dans un appareil d’imagerie par résonance magnétique (IRM). Les sons désagréables tels les cris induisaient davantage d’activité que les sons neutres dans le cortex auditif primaire ainsi que dans l’amygdale, une région du cerveau associée au traitement de la peur (Ledoux, 2003; Tovote et coll., 2015; Garcia, 2017).

Fait intéressant, le caractère rauque du cri a été retrouvé dans le son des alarmes artificielles comme les klaxons (Arnal et coll., 2015) ainsi que dans les musiques de film d’horreur (Trevor et coll., 2020) ! La raucité pourrait donc signaler le danger à la fois dans les vocalisations humaines et les sons artificiels.

Il importe de noter que l’interprétation des cris ne dépendrait pas que des caractéristiques acoustiques de la voix, mais également du contexte. En effet, une équipe de recherche (Anikin et coll., 2020) a observé que les mêmes cris pouvaient être perçus comme reflétant une émotion positive lorsqu’ils étaient présentés dans un contexte agréable (p. ex. vocalisation de quelqu’un qui a gagné à la loterie), mais comme reflétant une émotion négative lorsqu’ils étaient présentés dans un contexte désagréable (p. ex. vocalisation d’une personne pourchassée par un zombie). 

Enfin, le nombre d’études ayant porté sur les vocalisations non verbales est relativement faible à ce jour, de telle sorte que plusieurs éléments demeurent à éclaircir. Par exemple, les cris des enfants et des adultes sont-ils perçus de la même manière ? Est-ce que la raucité est spécifique aux cris humains ou bien caractérise-t-elle aussi les cris d’autres espèces ? Par quels mécanismes neuronaux précis les cris peuvent-ils susciter la peur ? Néanmoins, les résultats des quelques études répertoriées suggèrent que le cri possède des propriétés acoustiques particulières, susceptibles de contribuer à transmettre le sentiment de peur aux personnes des lieux environnants. Ainsi, si vous tombez face à face avec un fantôme le 31 octobre, espérons qu’il y aura quelqu’un à proximité pour entendre votre cri de détresse et vous porter secours !

Joyeuse Halloween à tous et toutes !

 

Autres lectures suggérées :

 

Références :

Anikin, A., Pisanski, K., & Reby, D. Do nonlinear vocal phenomena signal negative valence or high emotion intensity? Royal Society Open Science, 7: 201306.

Arnal, L.H. (2016). Le cri humain : une niche acoustique particulière. Médecine/Sciences, 32(6-7): 539–541.

Garcia, R. (2017). Neurobiology of fear and specific phobias. Learning & Memory, 24(9), 462–471.

Hansen, J. H. L., Nandwana, M. K., & Shokouhi, N. (2017). Analysis of human scream and its impact on text-independent speaker verification. The Journal of the Acoustical Society of America, 141, 2957–2967.

LeDoux, J. (2003). The Emotional Brain, Fear, and the Amygdala. Cellular and Molecular Neurobiology, 23(4-5):727-738.

Møller, A.P., & Nielson, J.T. (2010). Fear screams and adaptation to avoid imminent death: effects of genetic variation and predation. Ethology Ecology & Evolution, 22: 183–202.

Raine, J., Pisanski, K., Bond, R., Simner, J., & Reby, D. (2019). Human roars communicate upper-body strength more effectively than do screams or aggressive and distressed speech. PLoS ONE, 14(3), Article e0213034.

Teixeira, J. P., Oliveira, C., & Lopes, C. (2013). Vocal Acoustic Analysis - Jitter, Shimmer and HNR Parameters. Procedia Technology, (9):1112-1122.

Tovote, P., Fadok, J. P., & Lüthi, A. (2015). Neuronal circuits for fear and anxiety. Nature Reviews Neuroscience, 16(6), 317–331.

Trevor, C., Arnal, L. H., & Frühholz, S. (2020) Terrifying film music mimics alarming acoustic feature of human screams. Journal of the Acoustical Society of America, 147(6):EL540.

Dernière modification le vendredi, 29 octobre 2021 15:11

À propos

Le laboratoire des neurosciences de la parole et de l’audition, dirigé par Pascale Tremblay, Ph.D., se spécialise dans la recherche en neurosciences cognitives du langage. Nos travaux, fondamentalement multidisciplinaires, portent principalement sur les bases neurobiologiques de la perception et la production du langage et de la voix, et sur les facteurs qui affectent notre habileté à communiquer en contexte social (âge, cognition, audition, etc.).